Ceux qui osent de Pierre Bordage

Ceux qui osent

Ceux qui osent

J’ai Lu, 2013, 315 pages

Résumé : Clara et Jean sont arrivés en Arcanecout, le pays de l’Ouest américain qui s’est libéré des anciens royaumes et de leur tyrannie. Mais la guerre fait rage, le pays est assiégé. Jean et Elan Gris sont envoyés sur le front des Rocheuses, tandis que Clara, Elmana et Nadia subissent les bombardements et le blocus à San Francisco. Ils doivent résister alors que l’étau des royaumes coalisés se referme chaque jour un peu plus sur leur rêve.

Critique : Après un deuxième tome, Ceux qui rêvent, qui m’avait laissé quelque peu sur ma faim, Pierre Bordage clôt sa trilogie d’uchronie de fort belle manière.

Le contexte politique est au cœur de ce troisième tome où les partisans de l’utopie assiégés dans l’Arcanecout doivent faire face à la coalition des royaumes totalitaires. Comme pour le premier volet, Ceux qui sauront, j’ai vibré pour Clara et Jean qui se trouvent à nouveau séparés et doivent faire face à de graves périls. Clara avec les civils assiégés dans la cité de San Francisco, Jean qui se bat aux côtés de l’armée de l’Arcanecout.

Comme pour les précédents tomes, l’écriture est efficace, la lecture agréable. Les événements et les rebondissements s’enchaînent à un rythme rapide et le récit est parfaitement construit. Je n’ai regretté qu’une fin un peu trop rapide là où j’aurais aimé plus de détails, moins de facilités.

Au final, je retiens une belle trilogie qui devrait surtout plaire aux adolescents auxquels elle est davantage adressée.

4/5

Matin Brun de Franck Pavloff

Matin brun

Matin brun

Editions Cheyne, 1998, 11 pages

Résumé : Le narrateur et Charlie vivent la montée d’un régime politique extrême, l’État brun. Alors que les lois racistes et liberticides se multiplient, eux se disent qu’ils sont en sécurité, protégés par ce nouveau régime. Pour éviter les ennuis, ils détournent les yeux. Mais ne risquent-ils pas de payer le prix de leurs petites lâchetés quotidiennes ?

Critique : Cette très courte nouvelle de Franck Pavloff décrit parfaitement, en quelques pages (onze seulement), le processus de mise en place d’un régime totalitaire et d’élimination des opposants.

L’auteur montre comment personne ne réagit à la perte progressive des libertés et comment l’étau se referme peu à peu sur chaque citoyen qui devient suspect par défaut et coupable jusqu’à preuve du contraire. L’absurdité des régimes fascistes et de leur xénophobie est parfaitement décrite en quelques lignes.

Cette nouvelle est une merveille d’intelligence qui dit l’essentiel sans profusion de mots. Sans indication temporelle ou spatiale, ces quelques pages sont universelles. Elles sont un plaidoyer simple et efficace pour la liberté de penser et le droit à la différence.

En ces temps de montée des populismes et des haines abjectes, à découvrir et à faire découvrir, notamment aux jeunes lecteurs.

4,25/5

Max de Sarah Cohen-Scali

Max

Max

Editions Gallimard, collection Scripto, 2012, 472 pages.

Résumé : 1936, dans une maternité créée par les nazis, nait Max, le premier enfant du programme Lebensborn. Initié par Hitler et Himmler, ce programme vise à faire naître des enfants répondant parfaitement aux critères de la race aryenne. Elevés dans des centres spéciaux, ils sont endoctrinés au sein des jeunesses hitlériennes. Max, « pur » produit de l’idéologie nazie, raconte son parcours de sa naissance à l’effondrement du régime.

Critique : Ce roman a beau être classé en ouvrage de littérature jeunesse, préparez-vous à recevoir une très grosse claque en le lisant. Cette plongée au cœur du système d’endoctrinement nazi fait froid dans le dos.

Ce roman est parfaitement documenté et l’on ne peut que saluer le travail de recherche colossal réalisé par l’auteure, Sarah Cohen-Scali, afin de donner à son récit toute sa véracité historique. Au-delà de tout manichéisme, on suit la description froide de ce régime, de sa cruauté et de son eugénisme programmé par l’intermédiaire du jeune Max / Konrad.

Ce sont les Lebensborn, ces usines à produire en masse de l’aryen défenseur du Reich, qui sont au cœur de cet ouvrage montrant une autre facette, moins connue, du nazisme et de sa folie raciste. Tout au long de ce livre, j’ai été saisi par un sentiment de malaise face à ce personnage ambivalent de Max à la fois enfant naïf et porte-parole assumé d’un régime abjecte. C’est pour cette raison que je le déconseillerais à un adolescent de moins de 15 ans malgré sa publication dans une collection de littérature jeunesse. On suit son parcours jusqu’à la fin de la guerre où il sera accompagné de son ami et « grand frère », Lukas.

Préparez-vous à avoir le cœur bien accroché car Sarah Cohen-Scali ne nous épargne rien. J’ai été fortement marqué par cet ouvrage qui m’habitera pendant très longtemps et que je ne peux que vous conseiller de découvrir. Un ouvrage incontournable sur le nazisme.

4,25/5

Ceux qui rêvent de Pierre Bordage

Ceux qui rêvent

Ceux qui rêvent

J’ai Lu, Flammarion, 2010, 316 pages

Résumé : Un an après la répression sanglante, Jean et Clara vivent toujours dans la clandestinité. Un soir Clara est enlevée par son père pour être mariée de force à l’homme le plus puissant de la Nouvelle-France, l’un des 5 royaumes d’Amérique du Nord. Jean se lance dans une course contre la montre à travers l’Atlantique et l’Amérique afin de retrouver celle qu’il aime. Dans le même temps, Élan Gris, jeune indien d’Amérique quitte la réserve, où son peuple est parqué, afin de rejoindre le pays de ses visions.

Critique : J’avais été globalement bluffé par le premier volume de cette uchronie, « Ceux qui sauront » et je me suis donc plongé dans la suite des aventures de Jean et Clara. Pierre Bordage propose cette fois-ci une course poursuite à travers les États-Unis, divisés en cinq royaumes suite à la guerre de reconquête menée par les européens.

Si j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver les deux jeunes héros, le contexte politique qui faisait le sel du roman précédent n’est là qu’un prétexte un peu artificiel. En effet, l’auteur ne donne que peu de détails sur la guerre de reconquête et s’attarde assez peu sur le système politique mis en place en dehors du royaume du Sud, assez proche de ce qu’aurait pu être la Louisiane si elle n’avait pas été vendue par Napoléon…

Pour le reste peu de surprise. L’auteur profite de sa traversée de l’Atlantique pour ajouter un protagoniste à son histoire, un jeune amérindien. Là encore, l’uchronie n’apporte pas grand-chose à l’histoire. Au fond, ce deuxième roman aurait très bien pu se passer dans l’Amérique du 19e siècle ou du début du 20e siècle sans que cela apporte de grande différence dans son déroulement. On est entraînés dans une course poursuite à travers les ex-États-Unis jusqu’au dernier îlot de liberté subsistant autour de la Californie.

L’action est omniprésente et cela permet à Pierre Bordage de conclure pleinement son récit, même s’il laisse la porte ouverte à un possible troisième tome. Au final, il en reste une lecture agréable mais moins surprenante et fouillée que pour le premier volume.

3/5

La brigade de l’œil de Guillaume Guéraud

 

La brigade de l’œil

Editions du Rouergue, collection DoAdo Noir, 2007, 406 pages

Résumé: Sur Rush Island, en 2037, une loi interdit toutes les images depuis 20 ans. Les photographies, le cinéma et la télévision, jugés nocifs, sont interdits. La Brigade de l’œil est chargée de traquer les terroristes opposés à cette dictature. Les najas brûlent toutes les images encore en circulation et les yeux de ceux qui les possèdent. Kao, jeune lycéen, est fasciné par les images devenues si rares, il en fait le trafic. Lorsqu’un de ses clients lui donne  un petit morceau d’une bobine de film, Kao est persuadé d’être sur la piste du Diaphragme, ce lieu mythique pour les opposants, où des centaines de films auraient été cachés pendant la révolution. Pour Kao commence une dangereuse course-poursuite afin de sauver les derniers films de l’île.

Critique: Ce roman ambitieux de littérature jeunesse, extrêmement sombre et violent, est une belle découverte. Il décrit dans les moindres détails les méthodes policières d’une dictature totalitaire en inversant les codes du roman Fahrenheit 451 de Ray Bradbury auquel il fait référence. Cette fois ce sont les images qui sont interdites et la littérature qui est omniprésente. L’ambiance est oppressante à l’image de cette île qui semble fonctionner en huis-clos (sans doute le Japon ou Taïwan).

Je me suis laissé prendre dès le premier chapitre et son entrée en matière pour le moins ébouriffante ! Entre résistance et répression, la violence, à la limite du supportable, est incontournable mais la description du fonctionnement d’une dictature est remarquable. Le roman est d’ailleurs édifiant lorsqu’il montre comment un peuple, animé par la peur et abreuvé de propagande, arrive à accepter et justifier la répression la plus sanglante.

La réflexion sur le rôle et l’omniprésence des images dans les sociétés contemporaines n’est jamais manichéenne, elle permet ainsi de s’interroger sur la distance que l’on peut avoir avec celles-ci. Les références à la littérature et au cinéma y sont nombreuses, jusque dans la construction du récit proche des films de sabre japonais et de leur violence extrême. Mais ce récit est aussi une histoire d’amour bouleversante qui continue de vous hanter longtemps après sa lecture.

Malgré quelques digressions inutiles et des rebondissement un peu faciles, une belle réussite, mais attention aux âmes sensibles !

4,25/5

Inconnu à cette adresse de Kathrine Kressmann Taylor

Inconnu à cette adresse

J’ai Lu, 2012, 85 pages

Nouvelle publiée pour la première fois aux Etats-Unis en 1938

Résumé : La correspondance, de 1932 à 1934, entre deux amis allemands. En 1932, Martin choisit de rentrer en Allemagne avec sa famille. Max, juif, préfère rester en Californie, mais s’inquiète pour sa sœur, actrice, qui mène sa carrière entre Vienne et Berlin. Au cours de leurs échanges, Martin adhère peu à peu à l’idéologie nazie et s’éloigne de Max.

Critique : Devenue un succès au théâtre, cette nouvelle a connu ces derniers mois un fort regain d’intérêt. Sur la forme comme sur le fond, elle est remarquable. Le choix, par son auteure, du récit épistolaire lui permet d’aller droit à l’essentiel, c’est-à-dire, en l’espace de quelques mois, l’acceptation et le soutien massif de la population allemande des années 30 à une idéologie raciste et mortifère.

Certes, format de la nouvelle oblige, la conversion à l’idéologie nazie de Martin est un peu simpliste et rapide, mais elle reste crédible sur le fond. Évacuée de toute description inutile, la confrontation glaçante entre ces deux personnages est passionnante. En s’appuyant sur cette forme, Kathrine Kressmann Taylor évacue tout jugement de valeur quant aux actes de ses personnages. Elle laisse le lecteur seul juge de cette amitié qui vole en éclat, l’entraînant dans un piège macabre étourdissant et inattendu.

Ce récit interpelle d’autant plus qu’il a été écrit dès 1938, comme une terrifiante mise en garde de l’ignominie se mettant peu à peu en place en Europe. Une courte nouvelle que j’ai trouvée passionnante, à découvrir d’urgence.

4,5/5

Le chaos en marche. Tome 2 : le cercle et la flèche de Patrick Ness

Le chaos en marche. Tome 2 : le cercle et la flèche

Gallimard Jeunesse, Pôle fiction, 2011, 560 pages

Résumé : Todd et Viola fuient une armée qui marche implacablement vers eux. Ils sont faits prisonniers et se retrouvent séparés. Todd est enfermé dans une tour et Viola conduite dans un dispensaire tenu par des femmes. Dans une ville occupée où se font face un régime totalitaire et un groupe terroriste, ils rêvent de se retrouver. Mais peuvent-ils encore se faire confiance ?

Critique : Après une haletante course-poursuite, nos deux jeunes héros se retrouvent enfermés dans une ville occupée. L’usage de la violence par un pouvoir politique extrêmiste (tortures, humiliations, génocides, négation de l’humanité…), la peur des démocraties face aux fanatismes et même la résistance utilisant l’arme du terrorisme, toutes ces questions sont abordées par Patrick Ness avec un réel sens du récit et du suspense.

Volontiers provocateur, l’auteur nous interroge, la faim justifie-t-elle les moyens ?

Rarement manichéen, il arrive à concilier une nouvelle fois l’intelligence de la réflexion politique et l’efficacité d’une histoire diabolique et complexe où les alliances et les amitiés sont parfois bousculées par les événements, les mensonges et les traitrises. L’ensemble est sombre, terrifiant, violent et décrit parfaitement la grande médiocrité des êtres humains dès qu’il s’agit de conquérir ou de conserver le pouvoir. Jamais caricaturaux, les principaux protagonistes du conflit sont parfaitement décrits.

Mais l’auteur conserve une lueur d’espoir grâce à ses deux héros qui doivent tester la confiance et l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre, même si à longue les « Viola » et « Todd » qui fusent à chaque page sont un peu lassants. Ce deuxième tome est malgré tout une belle réussite et propulse cette série parmi les toutes meilleures de la littérature jeunesse de ces dernières années.

4,5/5

Ceux qui sauront de Pierre Bordage

Ceux qui sauront

J’ai Lu, Flammarion, 2008, 317 pages

Résumé : Et si la Révolution française avait échoué ? De nos jours, en France, une minorité aristocratique impose son pouvoir par la force et maintient le peuple dans l’ignorance en interdisant l’école. Jean, fils d’ouvriers, suit des cours clandestins jusqu’à ce que la police l’arrête. Libéré par des résistants, il devient un hors-la-loi. Clara, elle, vit à Versailles et appartient à la grande bourgeoisie, mais les inégalités dont souffre son pays la révoltent. Les deux adolescents vont devoir prendre tous les risques pour changer leur destin et celui de la France.

Critique : Avec ce roman, j’ai découvert un sous-genre du roman de science-fiction, l’uchronie. Plus concrètement, il s’agit de la réécriture de l’histoire selon l’occurrence ou non d’un événement. L’exercice de style est plutôt intéressant et l’on se laisse prendre par le rythme implacable du récit.

Certes, on aurait presqu’aimé une grande fresque retraçant l’histoire de notre pays depuis 1882, point de césure choisi par Pierre Bordage. On relève d’ailleurs, ici ou là, quelques erreurs ou approximations, mais au final ce n’est pas le cœur du propos de l’auteur.

Celui-ci a plus pour ambition de nous démontrer comment un état totalitaire et inégalitaire se maintient au pouvoir en appauvrissant et en abêtissant les masses populaires. Sur ce plan, la lecture politique est assez intéressante et démontre avec justesse que le repli conservateur face au progrès n’est certainement pas un gage d’enrichissement intellectuel ou financier pour les classes moyennes et populaires. Bien au contraire ! L’auteur aborde ainsi l’importance du droit à l’instruction comme outil de lutte contre l’oppression.

Mais c’est aussi un roman riche en action et en émotions, aux personnages attachants, à faire découvrir aux ados afin de leur rappeler l’importance des valeurs républicaines, socle de notre pacte social et démocratique.

4/5