Une colère noire : lettre à mon fils de Ta-Nehesi Coates

Une colère noire : lettre à mon fils

Auteur : Ta-Nehisi Coates

Editions Autrement, 2016, 202 pages

Journaliste et essayiste américain, Ta-Nehisi Coates écrit une longue lettre adressée à son fils, adolescent, qui est en réalité une réflexion sur le racisme aux Etats-Unis, hérité de l’esclavage. Son texte est brillant, profond, agrémenté de très nombreuses références.

Sa thèse est que depuis la fin de l’esclavage, puis de la ségrégation, la poursuite du racisme que subissent les afro-américain dans leur pays est la continuité de la destruction du corps noir en Amérique. Il explique que la construction des Etats-Unis et de leur puissance s’est réalisée grâce à l’appropriation et l’exploitation du corps des noirs par les blancs, et que le racisme se maintient grâce à l’impunité dont bénéficient les auteurs de crimes racistes, notamment parmi les forces de l’ordre.

La réflexion est intéressante, très engagée, passionnante à découvrir. Force est de constater que les récentes affaires qui ont touché les forces policières de certaines villes américaines et qui ont provoqué plusieurs émeutes, ne lui donnent pas tort.

Il explique avec beaucoup de force la peur qu’on lui a apprise dès le plus jeune âge. La peur de voir sa vie basculer à chaque instant, parfois à l’occasion de ce qui n’était qu’un simple contrôle de police. Le constat est dur, terrifiant, mais souvent juste. Il montre comment le racisme alimente la violence. On sent l’émotion poindre à chaque instant sous la plume de ce père aimant qui souhaite laisser à son fils une société meilleure, débarrassée de cette violence omniprésente.

Un essai d’une rare puissance, une dénonciation au vitriol du « rêve américain ».

4/5

Les faibles et les forts de Judith Perrignon

Les faibles et les forts

Les faibles et les forts

Editions Stock, LGF, Le livre de poche, 2013, 148 pages.

Résumé : Un matin, la police a débarqué chez Dana, fouillant au corps son fils aîné, Marcus, et retournant toute la maison afin de trouver, sans succès, de la drogue. Les membres de la famille, choqués, décident cependant de maintenir leur pique-nique au bord de la rivière. Comme tous les étés en Louisiane la chaleur est insoutenable et tous souhaitent pouvoir se rafraîchir et oublier les événements de la matinée. Pourtant, trois adolescents de la famille et trois de la famille voisine mourront noyés dans la Red River sous les yeux de leurs proches, impuissants. Comme la plupart des adolescents noirs du Sud des Etats-Unis, ils ne savaient pas nager. Ce livre s’inspire d’un fait divers survenu à Shreveport en août 2010.

Critique : Ce court roman inspiré d’un fait divers réel met en parallèle la ségrégation raciale dans le Sud des Etats-Unis dans les années 40-50, en s’appuyant sur le personnage de la grand-mère, et ses conséquences encore prégnantes dans la société américaine actuelle. A partir d’un constat « 60% des enfants afro-américains ne savent pas nager », Judith Perrignon démontre comment un système s’est perpétué sur plusieurs générations malgré les lois. C’est en même temps une démonstration admirable qu’un droit acquis dans la loi doit, ensuite, être conquis dans les faits.

Ce roman est l’une des œuvres les plus admirables et les plus efficaces qu’il m’ait été donné de lire sur le thème de la lutte contre le racisme. Le système ségrégationniste se perpétue, dans les faits, plus de 50 ans après les combats victorieux des droits civiques. D’ailleurs, les émeutes du printemps dernier à Baltimore, sur la côte Est, ont rappelé douloureusement que les violences policières et les injustices à l’encontre des afro-américains restent de mise. Ce roman reste, malheureusement, d’une actualité brûlante.

La construction habile du récit permet de passer du point de vue d’un personnage à l’autre tout en progressant dans l’intrigue. J’ai été saisi par ce drame bouleversant qui donne beaucoup à réfléchir sur le chemin qu’il reste encore à accomplir dans la lutte contre le racisme. Au-delà de l’histoire, l’écriture aussi est admirable, les pages les plus prenantes étant celles où l’on se retrouve dans les pensées de la grand-mère, Mary Lee. L’auteure s’efface totalement derrière ses personnages, elle va à l’essentiel, dans un récit court, sans fioriture, d’une efficacité redoutable, qui sonne comme un uppercut.

Je ne peux que vous conseiller la lecture de ce court roman, incontournable et important.

4,25/5

Matin Brun de Franck Pavloff

Matin brun

Matin brun

Editions Cheyne, 1998, 11 pages

Résumé : Le narrateur et Charlie vivent la montée d’un régime politique extrême, l’État brun. Alors que les lois racistes et liberticides se multiplient, eux se disent qu’ils sont en sécurité, protégés par ce nouveau régime. Pour éviter les ennuis, ils détournent les yeux. Mais ne risquent-ils pas de payer le prix de leurs petites lâchetés quotidiennes ?

Critique : Cette très courte nouvelle de Franck Pavloff décrit parfaitement, en quelques pages (onze seulement), le processus de mise en place d’un régime totalitaire et d’élimination des opposants.

L’auteur montre comment personne ne réagit à la perte progressive des libertés et comment l’étau se referme peu à peu sur chaque citoyen qui devient suspect par défaut et coupable jusqu’à preuve du contraire. L’absurdité des régimes fascistes et de leur xénophobie est parfaitement décrite en quelques lignes.

Cette nouvelle est une merveille d’intelligence qui dit l’essentiel sans profusion de mots. Sans indication temporelle ou spatiale, ces quelques pages sont universelles. Elles sont un plaidoyer simple et efficace pour la liberté de penser et le droit à la différence.

En ces temps de montée des populismes et des haines abjectes, à découvrir et à faire découvrir, notamment aux jeunes lecteurs.

4,25/5

Max de Sarah Cohen-Scali

Max

Max

Editions Gallimard, collection Scripto, 2012, 472 pages.

Résumé : 1936, dans une maternité créée par les nazis, nait Max, le premier enfant du programme Lebensborn. Initié par Hitler et Himmler, ce programme vise à faire naître des enfants répondant parfaitement aux critères de la race aryenne. Elevés dans des centres spéciaux, ils sont endoctrinés au sein des jeunesses hitlériennes. Max, « pur » produit de l’idéologie nazie, raconte son parcours de sa naissance à l’effondrement du régime.

Critique : Ce roman a beau être classé en ouvrage de littérature jeunesse, préparez-vous à recevoir une très grosse claque en le lisant. Cette plongée au cœur du système d’endoctrinement nazi fait froid dans le dos.

Ce roman est parfaitement documenté et l’on ne peut que saluer le travail de recherche colossal réalisé par l’auteure, Sarah Cohen-Scali, afin de donner à son récit toute sa véracité historique. Au-delà de tout manichéisme, on suit la description froide de ce régime, de sa cruauté et de son eugénisme programmé par l’intermédiaire du jeune Max / Konrad.

Ce sont les Lebensborn, ces usines à produire en masse de l’aryen défenseur du Reich, qui sont au cœur de cet ouvrage montrant une autre facette, moins connue, du nazisme et de sa folie raciste. Tout au long de ce livre, j’ai été saisi par un sentiment de malaise face à ce personnage ambivalent de Max à la fois enfant naïf et porte-parole assumé d’un régime abjecte. C’est pour cette raison que je le déconseillerais à un adolescent de moins de 15 ans malgré sa publication dans une collection de littérature jeunesse. On suit son parcours jusqu’à la fin de la guerre où il sera accompagné de son ami et « grand frère », Lukas.

Préparez-vous à avoir le cœur bien accroché car Sarah Cohen-Scali ne nous épargne rien. J’ai été fortement marqué par cet ouvrage qui m’habitera pendant très longtemps et que je ne peux que vous conseiller de découvrir. Un ouvrage incontournable sur le nazisme.

4,25/5

La pissotière de Warwick Collins

La pissotière

10/18 domaine étranger, 1999, 141 pages

Résumé : Ez, Reynolds et Jason sont trois immigrants jamaïcains chargés de l’entretien de toilettes Messieurs au cœur de Londres. Il s’agit d’un lieu de rencontres très fréquenté par les homosexuels. La municipalité charge les trois hommes de mettre bon ordre dans l’établissement. Mais les conséquences seront plutôt inattendues…

Critique : Ne vous fiez pas à son titre volontiers provocateur, ce court roman ne possède rien de graveleux ou de choquant. A travers ce roman, l’auteur pose un œil tendre sur ces trois immigrés jamaïcains qui se retrouvent confrontés à une culture qu’ils ne connaissent pas.

Plus que cela, Warwick Collins analyse l’homophobie latente de ces jamaïcains, leurs idées reçues, à eux, qui sont issus d’un pays où la liberté d’orientation sexuelle est loin d’être acquise. Cette cohabitation inattendue donne un ouvrage décalé, dont le thème est traité avec beaucoup de pudeur, mais qui aurait mérité d’être un peu plus long pour enrichir les personnages (notamment la relation père-fils) globalement un peu trop superficiels.

On en retient malgré tout une agréable fable sociale qui interroge sur toutes les formes de racismes et les processus sociaux qui les induisent.

3,25/5

Le Nom des gens ***

Le Nom des gens

Une jeune femme couche avec des « fachos » (sa définition en est assez large…) pour les convertir à la gauche. Voilà le pitch de cette joyeuse comédie culottée et irrésistible. Porté par un couple d’acteurs excellents, Sara Forestier plus pétillante et drôle que jamais, et Jacques Gamblin tordant en jospiniste coincé, ce film nous propose, sans temps mort, l’une des réflexions les plus intéressantes sur l’identité française de ces dernières années.

Cette comédie dépasse largement le cadre restreint des films communautaristes de ces dernières années, mieux elle en dynamite habilement les codes pour mieux dénoncer cette vision réactionnaire et clivée de la République. Les dialogues sonnent juste, les réparties sont savoureuses. Le réalisateur Michel Leclerc, sur un sujet pouvant être casse gueule, réussi totalement son pari et nous propose l’une des comédies les plus drôles et impertinente de l’année. Il assume totalement son propos libertaire quitte à parfois perdre en réalisme.

Rarement la définition de ce qui fait l’identité de chacun n’a été porté avec tant de réussite à l’écran. La comédie n’occulte jamais la gravité du propos. Bref, c’est intelligent, truculent et divertissant. On retiendra notamment les formidables premières minutes du film, où nos deux héros esquissent leur histoire familiale, un peu à la façon de l’Amélie Poulain de Jeunet.

Tous les hommes qui sont ici

Tous les hommes qui sont ici de Valérie Dayre

L’atelier du poisson soluble, 2006, 121 pages

Quatrième de couverture :

La scène se passe dans un petit restaurant qui, pour 9,50 €, propose un plat du jour, un dessert, un quart de vin – rouge, blanc, rosé, au choix. Aux tables 3, 4 et 5, on parle, et bien sûr on saisit des bribes de conversations voisines… qui intriguent, égarent, amusent, indignent – au choix aussi.

Critique :

Qui n’a jamais écouté ou espionné discrètement ses voisins de table au restaurant ? C’est en partant de se postulat amusant que l’auteure nous propose une jolie réflexion sur le racisme et les préjugés. A partir d’une phrase dite par un homme au cours d’une conversation avec son amie « Tous les hommes qui sont ici sont des cochons », toutes les suppositions vont être soulevées avec humour ou de manière dérangeante. Au milieu, la jeune serveuse sert de trait d’union. La construction de ces récits, en parallèle, est très bien trouvée. Elle laisse la porte ouverte à toutes les possibilités et le fond est peu à peu dévoilé. Chacun réagit à sa manière, selon ses préjugés, avec plus ou moins de lâcheté. Sur le plan littéraire l’ouvrage est certes mineur mais la réflexion est de qualité et donne un ouvrage plaisant, très vite lu, à conseiller aux ados petits lecteurs.

2,75/5