Annabel de Kathleen Winter

Annabel

Annabel

Christian Bourgeois Editeur, 2013, 453 pages.

Résumé : Wayne est né dans un village du Canada à la fin des années 1960. Autour de lui pèse un lourd secret seulement connu de ses parents et d’une voisine de confiance. A la fois garçon et fille, Wayne est né hermaphrodite. Alors que l’enfant grandit élevé comme un garçon, selon la volonté de son père, une partie de son identité, féminine, demande aussi à s’exprimer. Qui est vraiment cet enfant, Wayne ou Annabel ?

Critique : A l’heure des débats sur les identités de genre agités par quelques hystériques réactionnaires, ce roman tout en intelligence et en finesse est incontestablement l’un de mes grands coups de cœur de l’année.

On suit le parcours d’un jeune garçon, né aussi fille, de sa naissance à la fin de son adolescence, auquel ses parents cachent son identité ambivalente par peur du qu’en dira-t-on dans leur village isolé du Labrador. Un hermaphrodite, dont le père, par machisme et conformisme, va imposer une identité masculine.

Loin de tout simplisme, Kathleen Winter dresse le portrait d’un enfant attachant à mille lieux des clichés et des stéréotypes. Mieux que cela, l’auteure en joue afin de construire un personnage ambigu et complexe dont la personnalité dépasse largement sa simple identité de genre. Elle amène par là même ses lecteurs à se questionner sur leur rapport à leur genre et à leur identité. A travers ce personnage de Wayne, où Annabel ne demande qu’à s’exprimer, Kathleen Winter nous interroge sur notre part féminine et masculine, montrant la complexité de la construction psychologique d’une identité, au-delà de la physiologie. Elle montre aussi la souffrance d’enfants nés hermaphrodites pour lesquels les parents ont choisi un genre qui ne correspond pas nécessairement à leur moi profond.

Tout au long, il sera question de l’acceptation de la différence et du regard de l’autre dans ce qu’il comporte à la fois de haine et de tolérance. Si l’on ajoute à la justesse et à la délicatesse du traitement, l’intelligence et la qualité de l’écriture et le style poétique, on obtient un roman d’une rare qualité qui entre sans encombre dans mon Panthéon des livres cultes.

Ce n’était cependant pas gagné d’avance tant les premières pages m’avaient paru étranges et absconses, mais rapidement on comprend le parallèle entre la rudesse de la nature et de la vie au Labrador, la dureté de ses hommes, et cette ambivalence d’un enfant qui vient faire imploser tous les préjugés et les codes communément admis.

Un très grand roman, d’une rare intensité, que je ne peux que vous conseiller de découvrir au plus vite.

5/5

Le faire ou mourir de Claire-Lise Marguier

Le faire ou mourir

Le faire ou mourir

Le Rouergue, collection DoAdo, 2011, 102 p.

Résumé : Damien est un solitaire à la sensibilité exacerbée qui a peur de tout et surtout des autres. Souffre-douleur des skateurs au lycée, incompris par ses parents, il n’arrive pas à exprimer ce qu’il ressent. Alors quand la pression est trop forte, il s’isole pour se scarifier. Pour ne pas faire du mal aux autres, il préfère s’en faire à lui-même. Un jour Damien rencontre Samy et ses amis gothiques. Samy le protège comme personne ne l’avait fait avant lui. Un nouveau monde s’ouvre pour Damien mais n’est-il pas déjà trop tard ?

Critique : Plusieurs thèmes sont abordés dans ce livre, court, mais dense pour un ouvrage de littérature jeunesse. La construction de l’identité et le mal-être à l’adolescence, la confusion des sentiments entre amour et amitié, le dialogue familial difficile, la sensibilité, la violence, l’orientation sexuelle, sont autant de sujets abordés dans à peine 100 pages.

Damien est un personnage attachant dans ses doutes, ses peurs et sa relation avec Samy est traitée avec beaucoup de sensibilité. Dommage que les personnages du père et de la sœur soient un peu trop caricaturaux pour convaincre. La mère, inexistante tout au long du roman, est sauvée dans les toutes dernières pages.

Évidemment, tout est excessif à l’image de cet adolescent mais l’auteure, sur le fil, évite le dérapage grâce à une double fin plutôt intéressante. Un beau roman pour ado, sans doute trop excessif pour convaincre les plus âgés…

3,5/5

Le Nom des gens ***

Le Nom des gens

Une jeune femme couche avec des « fachos » (sa définition en est assez large…) pour les convertir à la gauche. Voilà le pitch de cette joyeuse comédie culottée et irrésistible. Porté par un couple d’acteurs excellents, Sara Forestier plus pétillante et drôle que jamais, et Jacques Gamblin tordant en jospiniste coincé, ce film nous propose, sans temps mort, l’une des réflexions les plus intéressantes sur l’identité française de ces dernières années.

Cette comédie dépasse largement le cadre restreint des films communautaristes de ces dernières années, mieux elle en dynamite habilement les codes pour mieux dénoncer cette vision réactionnaire et clivée de la République. Les dialogues sonnent juste, les réparties sont savoureuses. Le réalisateur Michel Leclerc, sur un sujet pouvant être casse gueule, réussi totalement son pari et nous propose l’une des comédies les plus drôles et impertinente de l’année. Il assume totalement son propos libertaire quitte à parfois perdre en réalisme.

Rarement la définition de ce qui fait l’identité de chacun n’a été porté avec tant de réussite à l’écran. La comédie n’occulte jamais la gravité du propos. Bref, c’est intelligent, truculent et divertissant. On retiendra notamment les formidables premières minutes du film, où nos deux héros esquissent leur histoire familiale, un peu à la façon de l’Amélie Poulain de Jeunet.