Ceux qui rêvent de Pierre Bordage

Ceux qui rêvent

Ceux qui rêvent

J’ai Lu, Flammarion, 2010, 316 pages

Résumé : Un an après la répression sanglante, Jean et Clara vivent toujours dans la clandestinité. Un soir Clara est enlevée par son père pour être mariée de force à l’homme le plus puissant de la Nouvelle-France, l’un des 5 royaumes d’Amérique du Nord. Jean se lance dans une course contre la montre à travers l’Atlantique et l’Amérique afin de retrouver celle qu’il aime. Dans le même temps, Élan Gris, jeune indien d’Amérique quitte la réserve, où son peuple est parqué, afin de rejoindre le pays de ses visions.

Critique : J’avais été globalement bluffé par le premier volume de cette uchronie, « Ceux qui sauront » et je me suis donc plongé dans la suite des aventures de Jean et Clara. Pierre Bordage propose cette fois-ci une course poursuite à travers les États-Unis, divisés en cinq royaumes suite à la guerre de reconquête menée par les européens.

Si j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver les deux jeunes héros, le contexte politique qui faisait le sel du roman précédent n’est là qu’un prétexte un peu artificiel. En effet, l’auteur ne donne que peu de détails sur la guerre de reconquête et s’attarde assez peu sur le système politique mis en place en dehors du royaume du Sud, assez proche de ce qu’aurait pu être la Louisiane si elle n’avait pas été vendue par Napoléon…

Pour le reste peu de surprise. L’auteur profite de sa traversée de l’Atlantique pour ajouter un protagoniste à son histoire, un jeune amérindien. Là encore, l’uchronie n’apporte pas grand-chose à l’histoire. Au fond, ce deuxième roman aurait très bien pu se passer dans l’Amérique du 19e siècle ou du début du 20e siècle sans que cela apporte de grande différence dans son déroulement. On est entraînés dans une course poursuite à travers les ex-États-Unis jusqu’au dernier îlot de liberté subsistant autour de la Californie.

L’action est omniprésente et cela permet à Pierre Bordage de conclure pleinement son récit, même s’il laisse la porte ouverte à un possible troisième tome. Au final, il en reste une lecture agréable mais moins surprenante et fouillée que pour le premier volume.

3/5

12 years a salve ****

12 Years a Slave : Affiche

12 Years a Slave

L’esclavage et la Guerre de Sécession restent sans doute parmi les pages les plus sombres de l’histoire américaine. Comment un état qui se voulait démocratique et égalitaire a-t-il pu laisser perdurer un système d’une telle violence niant la notion même d’humanité ? Le développement économique permet-il de justifier l’inacceptable ?

A la façon d’une psychothérapie collective, le cinéma américain s’intéresse régulièrement à cette période, mais aucun film, jusqu’à présent, ne nous avait fait entrer à ce point dans le système esclavagiste, le disséquant avec autant de réalisme. Il s’agit de l’adaptation du témoignage autobiographique de Salomon Northup qui a subi 12 ans d’esclavage entre 1841 et 1853.

Steve McQueen, réalisateur des déjà très dérangeants Hunger et Shame, aborde l’esclavage à hauteur d’homme à travers ce parcours bouleversant d’un musicien libre du Nord, père de famille, enlevé et vendu comme esclave dans le Sud. A travers son parcours, c’est toute la violence physique et psychologique d’un système esclavagiste en pleine déliquescence qui est analysée par le réalisateur britannique. Certaines scènes insoutenables m’habiteront longtemps après avoir vu ce film.

Mais ce qui marque le plus, ce n’est pas tant la chair qui éclate sous les coups de fouets que cette déshumanisation totale des victimes, une violence psychologique inouïe qui menace d’exploser à chaque instant, de l’émotion à l’état brut qui fait que l’on en ressort la gorge serrée. Steve McQueen prend le temps d’installer ce face à face éprouvant entre Chiwetel Ejiofor et Michael Fassbender, tous les deux exceptionnels de finesse et d’ambiguïté dans leur jeu.

C’est un film coup de poing, magnifiquement filmé, sans doute l’un des tous meilleurs de ces dernières années, qui ne laisse pas indemne, mais dont le réalisme effroyable est indispensable car, au-delà de l’œuvre artistique admirable, c’est sans doute le premier grand film à construire la mémoire des victimes de l’esclavage.