Matin Brun de Franck Pavloff

Matin brun

Matin brun

Editions Cheyne, 1998, 11 pages

Résumé : Le narrateur et Charlie vivent la montée d’un régime politique extrême, l’État brun. Alors que les lois racistes et liberticides se multiplient, eux se disent qu’ils sont en sécurité, protégés par ce nouveau régime. Pour éviter les ennuis, ils détournent les yeux. Mais ne risquent-ils pas de payer le prix de leurs petites lâchetés quotidiennes ?

Critique : Cette très courte nouvelle de Franck Pavloff décrit parfaitement, en quelques pages (onze seulement), le processus de mise en place d’un régime totalitaire et d’élimination des opposants.

L’auteur montre comment personne ne réagit à la perte progressive des libertés et comment l’étau se referme peu à peu sur chaque citoyen qui devient suspect par défaut et coupable jusqu’à preuve du contraire. L’absurdité des régimes fascistes et de leur xénophobie est parfaitement décrite en quelques lignes.

Cette nouvelle est une merveille d’intelligence qui dit l’essentiel sans profusion de mots. Sans indication temporelle ou spatiale, ces quelques pages sont universelles. Elles sont un plaidoyer simple et efficace pour la liberté de penser et le droit à la différence.

En ces temps de montée des populismes et des haines abjectes, à découvrir et à faire découvrir, notamment aux jeunes lecteurs.

4,25/5

La brigade de l’œil de Guillaume Guéraud

 

La brigade de l’œil

Editions du Rouergue, collection DoAdo Noir, 2007, 406 pages

Résumé: Sur Rush Island, en 2037, une loi interdit toutes les images depuis 20 ans. Les photographies, le cinéma et la télévision, jugés nocifs, sont interdits. La Brigade de l’œil est chargée de traquer les terroristes opposés à cette dictature. Les najas brûlent toutes les images encore en circulation et les yeux de ceux qui les possèdent. Kao, jeune lycéen, est fasciné par les images devenues si rares, il en fait le trafic. Lorsqu’un de ses clients lui donne  un petit morceau d’une bobine de film, Kao est persuadé d’être sur la piste du Diaphragme, ce lieu mythique pour les opposants, où des centaines de films auraient été cachés pendant la révolution. Pour Kao commence une dangereuse course-poursuite afin de sauver les derniers films de l’île.

Critique: Ce roman ambitieux de littérature jeunesse, extrêmement sombre et violent, est une belle découverte. Il décrit dans les moindres détails les méthodes policières d’une dictature totalitaire en inversant les codes du roman Fahrenheit 451 de Ray Bradbury auquel il fait référence. Cette fois ce sont les images qui sont interdites et la littérature qui est omniprésente. L’ambiance est oppressante à l’image de cette île qui semble fonctionner en huis-clos (sans doute le Japon ou Taïwan).

Je me suis laissé prendre dès le premier chapitre et son entrée en matière pour le moins ébouriffante ! Entre résistance et répression, la violence, à la limite du supportable, est incontournable mais la description du fonctionnement d’une dictature est remarquable. Le roman est d’ailleurs édifiant lorsqu’il montre comment un peuple, animé par la peur et abreuvé de propagande, arrive à accepter et justifier la répression la plus sanglante.

La réflexion sur le rôle et l’omniprésence des images dans les sociétés contemporaines n’est jamais manichéenne, elle permet ainsi de s’interroger sur la distance que l’on peut avoir avec celles-ci. Les références à la littérature et au cinéma y sont nombreuses, jusque dans la construction du récit proche des films de sabre japonais et de leur violence extrême. Mais ce récit est aussi une histoire d’amour bouleversante qui continue de vous hanter longtemps après sa lecture.

Malgré quelques digressions inutiles et des rebondissement un peu faciles, une belle réussite, mais attention aux âmes sensibles !

4,25/5

Rescapé du camp 14, de l’enfer nord-coréen à la liberté de Blaine Harden

Rescapé du camp 14, de l’enfer nord-coréen à la liberté

Belfond, 2012, 286 pages

Grand Prix de la Biographie Politique 2012

Résumé : Le parcours de Shin, nord-coréen né dans un camp de travail, qui est parvenu à s’enfuir de cette prison et de son pays grâce à un fort instinct de survie et à beaucoup de chance. Le journaliste Blaine Harden fait le récit de cette vie et le replace dans le contexte politique nord-coréen.

Critique : Cette plongée dans le système social nord-coréen est passionnante car, au-delà du témoignage édifiant de Shin, Blaine Harden décrit le fonctionnement inouï de ce régime totalitaire. On découvre comment une élite dirigeante se maintien au pouvoir en réduisant en esclavage la quasi-totalité de sa population dans l’indifférence générale de la communauté internationale.

Mais comme nombre de biographies anglo-saxonnes, on regrettera que l’ensemble soit souvent trop factuel et manque d’émotion. Blaine Harden fait un travail de journaliste complet mais un peu froid. Cela tient aussi à la personnalité de Shin qui n’a toujours connu que le camp et auquel ses geôliers ont appris à n’avoir confiance en personne, pas même en ses parents, réduisant à zéro toute humanité et toute capacité à ressentir la moindre émotion.

Un récit étourdissant qui permet de mieux comprendre ce pays et un témoignage indispensable pour mieux comprendre les souffrances d’un peuple coupé du monde depuis 60 ans.

3,75/5

No ***

No : affiche

Après avoir observé le coup d’état des généraux dans Santiago 73, Post Mortem, sous un prisme assez original, Pablo Larrain revient sur la dictature chilienne, cette fois-ci en traitant de sa chute suite au référendum perdu de 1988. Il propose une reconstitution particulièrement minutieuse de la période mélangeant avec brio images d’archive et fiction. Il va jusqu’à donner un rendu VHS, format 4/3, à son image, parti pris artistique très osé, pas toujours très beau à l’écran, mais qui donne une remarquable uniformité à son oeuvre.

Sur la forme, le film est donc une belle réussite renforcée par le jeu d’acteur brillant de Gael Garcia Bernal. En publicitaire et redoutable tacticien, jouant pourtant sur une certaine naïveté, l’acteur fait une nouvelle fois la preuve de son immense talent. Il porte le film de sa présence engagée et lumineuse.

Mais la force de No est d’apporter une réflexion puissante sur le sens profond de la démocratie et du fonctionnement politique, sur le rôle des images dans la manipulation des opinions. Il nous amène, non sans un certain cynisme à nous interroger sur la démocratie, un bien fragile qui doit être chaque jour défendu face aux extrémismes et aux populismes. Tout à sa démonstration, Larrain oublie parfois de démontrer l’impact de la chute de la dictature sur la vie de ses personnages (réels ou fictifs), au risque d’en faire perdre sa dimension humaine et émotionnelle à son film. Mais qu’importe, son No est l’un des films les plus malins et les plus intéressants de ce début d’année.