Les artistes doivent-ils pratiquer l’auto-censure?

 
La question peut paraître étonnante mais depuis quelques mois elle se pose avec de plus en plus d’insistance. Et du coup, c’est l’éthique même de l’artiste qui est remise en question. Doit-il continuer à produire des oeuvres contestataires et dérangeantes qui vont nécessairement choquer ou interpeller ses contemporains, ou doit-il se plier face aux menaces et revenir à une forme plus classique de l’art, plus consensuelle, et souvent à la gloire de son mécène (ou du moins qui pourra être diffusable ou publiable).
 
Plusieurs débats sur l’auto-censure sont apparus récemment, et la question est d’ailleurs très vive dans le cinéma. Les septième art est largement dépendant, dans son financement, des chaînes de télévision. Donc si une chaîne produit un film, elle attend en retour pas forcément un succès en salle mais au moins de pouvoir le diffuser sur son antenne. Cependant, avec les règles de plus en plus rigides dictées par le CSA, chaque chaîne a un quota de plus en plus réduit de films interdits au moins de 12 ans à diffuser à 20h50, quant aux programmes interdits aux moins de 16 ans, ils sont exclus avant 23h00. Résultat, un projet ambitieux sur le plan artistique mais pouvant choquer ne trouvera pas de financement. C’est vrai en France où la télévision contrôle totalement le cinéma, mais aussi aux Etats-Unis où l’interdiction aux moins de 17 ans signifie presque systématiquement la mort économique d’un film, mais aussi par peur des ligues de vertue qui lancent des boycotts et des procès au moindre sein dévoilé ("Cachez ce sein que je ne saurait voir…" et oui ça faisait déjà débat chez Molière au XVIIème siècle!)… Ainsi, des cinéastes tels que Mathieu Kassovitz affirment désormais s’auto-censurer, c’est sans doute pour cela que ses derniers films semblent moins réussis. On ne peut que le regretter car après tout ce n’est pas à l’artiste de se plier à des diktats que lui imposeraient la société. La liberté de l’artiste est ce qui fait son originalité et la portée de son propos. Et si chaque film doit céder au politiquement correct pour ne choquer aucun groupe ou communauté, on risque d’avoir rapidement des résultats aberrants. A quand "Blanche Neige et les 7 personnes de petite taille"?
 
Mais le cinéma n’est pas le seul art mis en cause. Ralf König, célèbre dessinateur allemand, a dénoncé récemment l’auto-censure dont doivent de plus en plus faire preuve les créateurs de bandes dessinées. Et oui l’affaire des caricatures est passée par là… Plusieurs de ses dessins sur l’Islam ont été censurés, pourtant on ne peut pas accuser cet artiste homosexuel affiché d’être raciste! Et l’on ne peut que regretter une peur face à l’extrémisme qui ne fait qu’engendrer la frustration, la haine et d’autres extrémismes en retour. Les conservateurs en Bavière avaient aussi essayé, en vain, de faire interdire l’une de ses BD qualifiée de pornographique. De plus en plus, les conservateurs (religieux ou politiques) tentent ce genre d’actions afin d’instituer un climat de censure, de pousser les artistes à se montrer moins contestataires. Tant pis si les plaintes n’aboutissent pas, le climat est là, le mal est fait… La déprogrammation d’un opéra à Berlin qui dénonçait les violences commises au nom des religions est par exemple l’une des conséquences de cette atmosphère pesante que tous les artistes subissent actuellement.
 
A Londres, c’est l’exposition "USA Today" qui fait scandale, qualifiée de pornographique par la frange conservatrice de la Royal Academy. Il s’agit d’un certain nombre d’oeuvres avant-gardistes, volontairement choquante mais qui ne peuvent être exposées que grâce à l’obstination d’un richissime homme d’affaires, Charles Saatchi. Même si celui-ci est souvent connu pour ses coups médiatiques. L’art a toujours été source de conflits entre anciens et modernes, c’est d’ailleurs, en partie, ce qui fait sa vitalité. Mais les artistes doivent être protégés de la censure car leurs propos interrogent la société, la mettent face à ses problèmes, ses manquements, ses erreurs ou ses contradictions. Censurer les artistes est le premier pas de la dérive d’un système démocratique vers un système totalitaire.
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